Auto-anticorps
et maladies auto-immunes

Lucile Musset
Laboratoire d'Immunochimie
Hôpital Pitié-Salpêtrière  
PARIS

Sommaire

Définition
Classification
Techniques de recherche et d’identification des auto-anticorps
Utilité de la recherche d’auto-anticorps : l'exemple de la maladie lupique
Cas cliniques
Conclusion

Définition 

Maladie auto-immune : auto-agressivité du système immunitaire vis à vis de nos propres constituants (lymphocytes et auto-anticorps).

Le système immunitaire a pour rôle de préserver l’intégrité de l’organisme contre les agents extérieurs (virus, …). Il établit les limites de reconnaissance du soi et du non-soi.
Il existe un traité de non agression entre le système immunitaire et l’organisme qui l’abrite. De la rupture de ce traité naissent les maladies auto-immunes.

En France, les maladies auto-immunes affecteraient 5 à 10 % de la population générale et représentent le 3ème poste de prise en charge (budget de la santé), en raison de la lourdeur des traitements et de la durée de la prise en charge.

Classification des maladies auto-immunes

Spécifiques d’organes
Thyroïde Hashimoto / Basedow
Pancréas Diabète insulinodépendant
Foie CBP, Hépatite auto-I
Estomac / Intestin Biermer / mal. Cœliaque 
Surrénales Addison
Système nerveux central Sclérose en plaque ...
Peau Pemphigus
Sang Anémie hémolytique
Muscle / Nerf Myasthénie / Neuropathie
Œil / Oreille Uvéite / surdité
Ovaire / Testicule Stérilité
Non spécifiques d’organes
Polyarthrite rhumatoïde
Maladie lupique
Sd. des anti-phospholipides primaires (SAPL)
Sd. Gougerot-Sjögren
Polymyosite
Dermatomyosite
Sclérodermie
Connectivite mixte (Sharp)
Maladie de Wegener

Les auto-anticorps sont-ils pathogènes ? (Maladie par auto-Ac ou avec auto-Ac ?)

Tous les auto-Ac ne semblent pas avoir un rôle pathogène mais le rôle de certains d'entre eux n'est pas discutable.

Destruction directe de la cellule cible
ex : AHAI
Anticorps bloquants
ex : anti-R de l’insuline (diabète)
ex : anti-R à l’acétylcholine (myasthénie)
Anticorps stimulants
ex : anti-R à la TSH (Basedow)
Complexes immuns : antigène - anticorps (Lupus)
Pénétration intracellulaire
ex : anti-ADN, anti-Hu

Auto-anticorps : valeur diagnostique ?

Auto-Ac non pathogènes

Rôle pathogène démontré

Certains FR ou anti-mito. Modèles expérimentaux
Incidence ì avec l ’âge Isolement d’auto-Ac dans des organes cibles lésés
Maladies non auto-I avec auto-Ac
- Infections virales (virus C)
- Infarctus du myocarde
Maladie transitoire du nouveau né
- myasthénie - Basedow - lupus cutané néonatal

Hypothèses physiopathologiques

Le déclenchement est probablement multifactoriel :

Prédisposition génétique (sexe, HLA, déficits congénitaux en certaines protéines …)
Système immunitaire autoréactif
Facteurs déclenchants (environnement, virus, UV, médicament, hormones …)
Susceptibilité individuelle  

Techniques de recherche et d’identification des auto-anticorps

Immunofluorescence indirecte (IFI)

Immunoprécipitation (Ouchterlony ou électrosynérèse)

ELISA

Immuno-empreinte (Dot ou Blot)

Western blot

Immunofluorescence indirecte (IFI)
sur différents substrats : (cellules HEp2, coupes d’organes, C. luciliae ...)

                                      IFI sur cellules HEp2

Résultats

- titre / aspect
- seuil de positivité*
- valeur prédictive

Causes d’erreurs multiples

è Substrat è Sérum è Incubations
è Lavages è Globuline è Microscope è Lecteur

* Tan E.M : et al: Arthritis Rheum : 1997; 40 : 1601-11.

Immunoprécipitation (Tech. d’Ouchterlony ou électrosynérèse)

Méthode désuète

ELISA

Méthode « maison » ou réactif commercial

Résultat

- Unités arbitraires
- Absence de standardisation

  Causes d’erreurs

- Ag. : natif / recombinant 
- Adsorption sur support
- Ag. conformationnels 
- Sérum
- Mode de révélation 
- Bruit de fond
- Seuil de positivité...

Immuno-empreinte (Dot ou Blot) 

Principe et exemple (INNO-LIA ANA Innogenetics, Gand, Belgique)

Résultats et Interprétation



À propos de la standardisation

Exemple d’un contrôle de qualité AAN, ADN, ENA (environ 100 participants)

AAN : 93 % de positifs

51 % aspect isolé
40 % aspects doubles
8 % aspects triples

ADN

ELISA : 88 % de positifs
IFI : 48 % de positifs

ENA

46 % résultats positifs
54 % résultats négatifs

Performances des dosages d'anti-ADN natif selon la méthode utilisée

Utilité de la recherche d’auto-anticorps : l'exemple de la maladie lupique

- Maladie auto-immune non spécifique d ’organes.
- Nette prédominance féminine (sex-ratio 9/10)
- Femme jeune : 20-30 ans.
- Expression clinique très polymorphe.
- Présence quasi constante d’anticorps dirigés contre des auto-antigènes nucléaires.
- Maladie évoluant par poussées.
- Pas de traitement spécifique mais suspensif.

Définition clinico-biologique du lupus : critères de l’ACR (1982)

1. Rash malaire
2. Éruption lupus discoïde
3. Photosensibilité
4. Ulcérations buccales
5. Polyarthrite non érosive
6. Pleurésie ou péricardite
7. Convulsion ou psychose
8. Atteinte rénale
    - protéinurie > 0,5 g/24 H ou cylindres
9. Atteinte hématologique
   - anémie hémolytique
   - leucopénie < 4 000/m L ou lymphopénie < 1 500/m L ou thrombopénie < 100 000/m L
10. Anomalie immunologique
  
- anticorps anti-ADN natif ou
   - anti-Sm ou
   - fausse sérologie syphilitique 
   - ou
ACL (IgG ou IgM) ou anti-coagulant circulant
11. Anticorps antinucléaires (hors médicaments)

Association de 4 critères pour retenir le diagnostic de lupus quelle que soit la date de survenue (sensibilité et spécificité  96%)  

Valeur diagnostique des auto-anticorps


Cas cliniques

Cas clinique A

Patient: homme, 63 ans - Médecine Interne

Anamnèse

1974

Clinique
Glomérulonéphrite (?)

1989

Clinique
Broncho-pneumopathie fébrile

Biologie
ì polyclonale des Ig
Plaquettes : î

Traitement
Corticothérapie mais rechutes

Evolution 1989

Clinique
Sd. restrictif pur modéré avec fibrose pulmonaire

Biologie
AAN : 160 Moucheté
ADN (Farr) : Négatif

Diagnostic
Connectivite ?

Mars 1991

Clinique
Fibrose pulmonaire
Glomérulopathie

Biologie
Thrombopénie périph. corticosensible
AAN : 640 Homogène
ADN : ++ (CL et ELISA)
ACC : Négatif
ACL IgG : Négatif
ACL IgM : ++
Biopsie : bande lupique

Diagnostic
Affirmation du lupus

Traitement
Corticoïdes + bolus mensuels d'Endoxan (pendant 6 mois)

Evolution de 1991 à 2002

Clinique
Amélioration puis aggravation fonction pulmonaire
Dépression (2000)
Perforation cloison nasale (2002)

Biologie
AAN : ++
ADN : +
ACL IgG : +
ACL IgM : ++
Thrombopénie fluctuante

Diagnostic
Lupus symptomatique

Traitement
Arrêt Endoxan en 1996

Situation actuelle

Fibrose pulm. non évolutive se majorant à chaque épisode infectieux.
Insuffisance rénale stable.
HTA contrôlée sous trithérapie.
Thrombopénie fluctuante.
Électrorétinogramme anormal, C.I. à la reprise du Plaquénil.


Cas clinique B

Patiente : fillette de 11 ans 

Anamnèse

Janvier 1998

Clinique
Consultation en neuropédiatrie
Sd choréique aigu

Biologie
– Antinucléaires : 100 U (N < 50)
– Anti-ADN:
négatif (IgG et IgM)
– ACL (IgG) :
20 UGPL (N < 15)
– ACL (IgM) :
30 UMPL (N < 10)
– Anti-Mito :
50 U , type M 5 (N < 20)
– Anti-M. lisses :
négatif
Coombs direct : positif
TCA : 77/33
– ACC + (type anti-prothrombinase)

Traitement
Haldol

Mars 1998

Clinique
Consultation en médecine interne
Chorée

Biologie
– Antinucléaires : 1/1280 Homogènes et Mouchetés (N < 1/80)
– Anti-ADN : négatif (s) (ELISA, IFI CL, Farr)
– Anti-nucléosome : négatif
– ACL (IgG) : 15 UGPL (N < 15)
– ACL (IgM) : 21 UMPL (N < 10)
– Anti-
b2GPI (IgG) : 4 U (IgG) (N < 20)
– Anti-b2GPI (IgM) : 47 U (IgM) (N < 20)
– Coombs direct : positif
– ACC confirmé

Traitement
Corticothérapie : 1mg/Kg/j.

Juin 1998

Clinique
Consultation en médecine interne
Contexte clinique : va très bien mais « ambiance » pré-lupique

Biologie
– Antinucléaires : 1/640, Homogènes, (N < 1/80)
– Anti-ADN : négatif
– Anti-nucléosome : négatif
– ACL (IgG) : négatif
– ACL (IgM) : négatif
– Anti-
b2GPI (IgG) : négatif
– Anti-b2GPI (IgM) : négatif
– Coombs direct : positif
– ACC toujours présent


Cas clinique C

Patiente : patiente de 61 ans

Anamnèse

Juillet 2000

Clinique
Consultation en médecine interne
Bilan de thrombose

Biologie
Antinucléaires : négatif
Anti-ADN: négatif
ACL (IgG) : >> hors gamme
ACL (IgG) : 17 000 UGPL (N< 15) après dilution
ACL (IgM) : 15 UMPL (N < 10)
Anti-b2GPI (IgG) : 2.540 UDO (N<0.200, 405nm)
Anti-b2GPI (IgM) : négatif
Latex & W. Rose : négatifs
Cryoglobuline / Cryofibrinogène : négatifs
Augmentation modérée, polyclonale des IgG.

Traitement
Corticothérapie, AVK + aspirine.


Cas clinique D

Patiente : patiente de 51 ans

Anamnèse

1990

Clinique
Obstruction nasale et croûtes nasales 

Biologie
Sd. inflammatoire +++

Traitement
Aucun traitement n'est efficace

1991

Clinique
Ulcération cloison nasale puis AEG, toux +++

Biologie
Sd. inflammatoire +++

Diagnostic
Granulome ?
Tuberculose ?

1992

Clinique
Atteintes :
- ORL, 
- pulmonaire
- cardiaque
- neurol. centrale
- périphérique

Biologie
Sd. Inflammatoire +++
ANCA ++ = anti-PR3 +++
Biopsie : granulome

Diagnostic
Granulomatose de Wegener

Traitement
3 bolus d'Endoxan + corticoïdes + 8 plasmaphérèses
ÄAmélioration progressive de tous les symptômes

1993 - 2001

Clinique
9 rechutes


Cas clinique E

Patient : homme, 61ans - Neurologie

Anamnèse

1993

Clinique
Fatigabilité

1998

Clinique
Déficit moteur des 4 membres

Diagnostic
Sclérose latérale amyotrophique (SLA) ?

Traitement 
Riluzole

1999

Clinique
Évolution du tableau clinique (EMG…) 

Biologie
Anti-GM1ììì (Surprise biologique !...)
IgM monoclonale ?

Diagnostic
Neuropathie motrice multifocale bloc conduction (NMMBC) ?

Traitement 
IgG I.V.


Conclusion


Auto-Ac = aide au diagnostic et au suivi des maladies auto-immunes.


Mais
– Diversité de la réponse Ac au cours des maladies auto-immunes.
– Méconnaissance des cibles antigéniques 
– Problème de la standardisation des techniques.
--> Grande prudence pour l’interprétation d’un résultat hors du contexte clinique.


Dernière révision : 03.06.05