Caractéristiques biologiques et signification clinique de la cristallurie

Michel DAUDON
Laboratoire CRISTAL
Centre de Recherches et d'Informations Scientifiques et Techniques Appliquées aux Lithiases

Service de Biochimie A
Groupe Hospitalier Necker-Enfants Malades
7543 Paris CEDEX 15, France
Site internet: http://www.centre-evian.com/fondDoc/index-cristal.html?contenu-cristal.html

Sommaire

Introduction
Les promoteurs et les inducteurs de la cristallisation
De quelques idées reçues
Intérêt de la cristallurie en pratique clinique
Première partie : aspects techniques
Choix du prélèvement
Conservation
Préparation de l'échantillon
Méthodes d’étude
Examens à pratiquer
Mode opératoire
Deuxième partie : description des cristaux
Cristaux les plus fréquents
Oxalate de calcium
Acide urique
Phosphates de calcium
Phosphate ammoniaco magnésien hexahydraté ou struvite
Urate acide d'ammonium
Cristaux peu fréquents
Origine métabolique
- Cystine
- 2, 8 dihydroxyadénine
-
Calcite
Origine médicamenteuse
Troisième partie : la cristallurie en pratique
Qu'est-ce qu'une urine normale au laboratoire
Importance de la mesure du pH
Problèmes posés par l'analyse conventionnelle des cristalluries
Comment résoudre les difficultés d'identification ?
Principaux facteurs de risque d'une cristallurie mesurables au laboratoire
Quatrième partie : signification de la cristallurie sur l’urine du réveil en fonction de l’espèce identifiée
1. Espèces usuelles
2. Espèces métaboliques rares ou peu fréquentes
3. Espèces médicamenteuses
Cinquième partie : critères d'interprétation d'une cristallurie
A. Critères qualitatifs
1. Nature chimique des cristaux
2. Nature cristalline
3. Faciès cristallin
B. Critères quantitatifs
1. Taille des cristaux
2. Fréquence de la présence de cristaux
3. Nombre de cristaux
4. Volume cristallin global (VCG)
5. Taux d'agrégation des cristaux
Conclusion
Pour en savoir plus sur les cristaux et les calculs

Le visiteur intéressé par la cristallurie est invité à consulter, du même auteur, un chapitre de l'Encyclopédie Médico-Biologique consacré à ce sujet, publié aux éditions Elsevier.

Quatrième partie : signification de la cristallurie sur l’urine du réveil en fonction de l’espèce identifiée

1. Espèces usuelles

a) Acide urique marqueur d'acidité et éventuellement d' hyperuricurie

b) Urates amorphes complexes hyperuricurie

Le pH commande la cristallisation de l'acide urique (figure 19) tandis que la précipitation des urates est déterminée par l'uricurie (figure 20). 
 

Fig.19.  Pourcentage d'urines contenant des cristaux d’acide urique/urates amorphes complexes en fonction du pH urinaire.

 

Fig. 20.  Pourcentage d'urines contenant des cristaux d’acide urique/urates amorphes en fonction de l’uricurie.


c) Oxalates de calcium : - whewellite hyperoxalurie
                                       - weddellite hypercalciurie avec ou sans hyperoxalurie

La weddellite se forme essentiellement en cas d'hypercalciurie (figure 21).
 

Fig. 21 . Calciurie moyenne selon la phase cristalline de l'oxalate de calcium observée dans les urines.


Par contre, la whewellite se forme en cas d'hyperoxalurie avec calciurie normale (figure 22). Ces observations sont résumées par la figure 23 qui montre la répartition des deux formes en fonction du rapport calcium / oxalate.
 

Fig. 22 .  Oxalurie moyenne selon la forme cristalline de l'oxalate de calcium observée dans les urines.

 

Fig. 23.  Influence du rapport molaire calcium/oxalate sur les phases cristallines de l'oxalate de calcium observées dans les urines.


d) Phosphates de calcium : - brushite hypercalciurie, hyperphosphaturie, hypocitraturie, pH 6-6,5

                                           - PACC, CA pH > 6,5

e) Phosphate ammoniacomagnésien infection urinaire à germes uréasiques

f) Urate acide d’ammonium hyperuricurie + hyperammoniogenèse rénale (pH 6,4-7,2) ou urinaire (pH > 7,3)

Relations cristaux - micro-organismes
 

Urines acides
  -

Candida albicans peut acidifier les urines et entraîner l'apparition de  cristaux d’acide urique et sa recherche est donc justifiée en présence de ces cristaux.

Urines alcalines
  - Micro-organismes uréasiques (Proteus, Providencia, Staphylococcus, Klebsiella, Pseudomonas, Ureaplasma urealyticum, Corynebacterium urealyticum…)
=> Struvite
- Urate d’ammonium - CA - PACC

La présence de struvite doit faire rechercher systématiquement un germe uréasique. De plus, le caractère uréasique d'un germe doit être systématiquement mentionné sur le compte rendu fourni au clinicien.

2. Espèces métaboliques rares ou peu fréquentes

Cystine

cystinurie ou cystinurie-lysinurie congénitale
Dihydroxyadénine

déficit homozygote en adénine phosphoribosyltransférase
Xanthine

xanthinurie familiale
Tyrosine

tyrosinémie familiale, hépatite grave
Leucine

leucinose, maladie de Hartnup (tubulopathie)
Calcite

sursaturation tubulaire en CaCO3 par excès d’apport ou de production d’ions carbonate

risque de nucléation hétérogène de l’oxalate de calcium

3. Espèces médicamenteuses

a) Sulfamides
  
- N-acétylsulfaméthoxazole, HCl
   - N-acétylsulfadiazine et sulfadiazine
   - N-acétylsulfaguanidine
b) Amino-pénicillines
   - Amoxicilline trihydratée et ampicilline trihydratée
c) Céphalosporines : ceftriaxonate de calcium
d) Quinolones
    - Acide oxolinique, acide pipémidique, fluméquine, norfloxacine, ciprofloxacine
e) Antiviraux
    - Indinavir, aciclovir, foscarnet
f) Triamtérène (antihypertenseur)
g) Trisilicate de magnésium, silice colloïdale produisent de la silice opaline
 

Cinquième partie : critères d'interprétation d'une cristallurie

La cristallurie est l'expression d'une sursaturation urinaire en une ou plusieurs substances, soit en raison d'un excès de concentration soit à cause d'une anomalie du pH urinaire. Toutes les espèces cristallines observées dans les conditions d'une étude de cristallurie bien conduite méritent attention, mais l'interprétation clinique de la cristallurie doit se fonder sur plusieurs facteurs qui ne dépendent pas uniquement de la nature des cristaux, mais d'autres critères comme leur faciès, leur nombre ou leur taille. En cas de surveillance clinique de patients lithiasiques, la fréquence de la cristallurie est aussi un critère important. Selon le contexte clinique (recherche de maladie génétique cristallogène, insuffisance rénale aiguë, néphrocalcinose, lithiase), la nature chimique, l'espèce cristalline, le faciès cristallin, la taille ou le nombre des cristaux sera le critère le plus important à considérer. On peut aussi découvrir fortuitement une maladie génétique encore asymptomatique par la présence de cristaux caractéristiques, ce qui présente l'intérêt de pouvoir instaurer une prise en charge spécifique du sujet pour prévenir ou limiter les conséquences délétères de la maladie. Schématiquement, une cristallurie peut s'interpréter sur la base de critères qualitatifs et de critères quantitatifs. Certains d'entre eux nécessitent la répétition de l'examen et s'inscrivent dans un contexte de surveillance thérapeutique des malades.

A. Critères qualitatifs

1. Nature chimique des  cristaux

Certaines substances cristallines sont significatives d'une pathologie spécifique et présentent, par leur simple nature, un intérêt diagnostique évident. Elles permettent de dépister : 

- Des maladies héréditaires rares : cystinurie-lysinurie, déficit en adénine phosphoribosyltransférase ou en xanthine déshydrgénase. 

- Une infection des voies urinaires par un microorganisme uréasique ou ammoniogène. Certains germes uréasiques ou porteurs de désaminases provoquent une augmentation du pH urinaire et de l'ammoniurie. Cette modification de la biochimie des urines entraîne une sursaturation multiple en phosphate ammoniacomagnésien (struvite), en phosphates de calcium carbonatés (phosphates amorphes de calcium carbonatés, carbapatite, ... ), mais aussi en urate acide d'ammonium lorsqu'il existe une hyperuraturie. La présence de struvite et/ou d'urate d'ammonium doit donc inciter à rechercher de parti pris une infection des voies urinaires par un micro-organisme uréasique ou ammoniogene et à vérifier la nature uréasique d'un germe isolé des cultures, lorsque ce caractère est inconstant pour le germe identifié. De plus, si le germe isolé est réputé dépourvu d'uréase, le pH élevé des urines et la présence des cristaux doivent faire rechercher la présence d'un second germe pouvant être responsable de la cristallurie et de la pathologie lithiasique qui peut avoir motivé l'examen. Le caractère uréasique d'un micro-organisme isolé des urines d'un sujet lithiasique constitue une information clinique très importante qui devrait toujours être mentionnée avec l'identification de l'agent pathogène sur le compte rendu transmis au clinicien, tout spécialement pour les espèces dont l'uréase est inconstante. 

- Une sursaturation médicamenteuse qui peut expliquer des manifestations rénales ou attirer l'attention sur le risque de leur survenue.
  

Cystine = cystinurie - lysinurie congénitale   Struvite = infection urinaire à germes uréasiques
2,8-dihydroxoadénine = déficit homozygote en adénine phosphoribosyltransférase Indinavir = sujet atteint du SIDA traité par le Crixivan®

Fig. 24. Cristaux dont la seule nature chimique peut orienter le diagnostic.


En résumé, il importe d'identifier correctement les cristaux de cystine, de 2,8-dihydroxyadenine, de xanthine, de médicaments, de struvite et d'urate acide d'ammonium (figure 24).

2. Nature cristalline

Ce critère concerne essentiellement trois substances chimiques : l'oxalate de calcium, le phosphate de calcium et l'acide urique. Il a été abordé plus haut mais la figure 25 rappelle son importance clinique.
 

 
Whewellite = hyperoxalurie franche sans hypercalcurie, exigeant un dosage de l'oxalate. Brushite = hypercalcurie sans hyperoxalurie, exigeant une exploration métabolique approfondie..

Hyperoxalurie avec calciurie normale ou modérément augmentée. Sur ce champ qui montre une grande quantité de cristaux de weddellite, c'est pourtant l'unique cristal de whewellite qui indique l'hyperoxalurie.

Fig. 25. Importance clinique de la nature cristalline.

3. Faciès cristallin

Certaines espèces cristallines se présentent sous différentes formes ou faciès qui peuvent être rattachés à des contextes pathologiques ou des profils urinaires particuliers. Cette notion a été bien mise en évidence pour les oxalates de calcium et reste à développer pour d'autres espèces cristallines. 

Prenons le cas des cristaux de whewellite. Ils sont habituellement de forme ovale avec un centre plus ou moins déprimé et un renflement à chaque extrémité (aspect en " cacahuète " lorsqu'ils sont vus de profil). Ils ont une forme très différente en cas d'intoxication par l'éthylène-glycol (figure 26). Dans ce contexte, responsable d'une hyperoxalurie sévère avec une hyperacidité des urines, les cristaux de whewellite se présentent sous la forme de losanges étirés et d'hexagones allongés. 

Fig. 26. Whewellite en navette caractéristique d'une intoxication à l’éthylène-glycol (acidose métabolique, pH urinaire acide, parfois <5, hyperoxalurie et souvent, insuffisance rénale).

De même, la weddellite (figure 27) se présente dans la majorité des cas sous forme d'octaèdres formés de deux pyramides aplaties accolées par la base. Observés en microscopie optique, ces cristaux ont l'aspect d'enveloppes carrées. Lorsque le calcium urinaire dépasse 6 mmoI/L, la morphologie des cristaux de weddellite évolue par épaississement de l'arête qui sépare les deux pyramides. On observe alors fréquemment des cristaux comportant quatre nouvelles faces (cristaux dits dodécaédriques) qui peuvent devenir les principales faces du cristal, modifiant complètement son apparence. En microscopie optique, ces cristaux prennent un aspect hexagonal et les pyramides ne sont plus visibles que sous la forme de petits triangles sombres, parfois difficiles à voir, aux extrémités. Ce faciès est d'autant plus fréquent et abondant que la calciurie est plus élevée (figure 28). Certaines urines dont la calciurie dépasse 10 mmol/L peuvent ne contenir que ces formes dodécaédriques. 

 
Faciès normal (octaédrique) => Peu de signification clinique sauf chez le sujet lithiasique connu. Faciès hexagonal (dodécaédrique) => Marqueur d’hypercalciurie majeure.

Fig. 27. Deux faciès de la weddellite, l'un de peu de signification clinique, l'autre indiquant une pathologie grave..

 

Fig. 28. Pourcentage de faciès hexagonal de la weddellite en fonction de la calciurie.

B. Critères quantitatifs

Les aspects quantitatifs de la cristallurie peuvent aussi présenter un grand intérêt clinique. Ils concernent notamment la taille des cristaux, leur nombre, le volume cristallin global, le taux d'agrégation ou encore le nombre d'urines d'un même sujet présentant une cristallurie. L'intérêt de ces critères quantitatifs peut être modulé en fonction de l'espèce cristalline identifiée.

1. Taille des cristaux

Compte tenu du protocole proposé pour étudier la cristallurie, la taille des cristaux comporte deux paramètres distincts : d'une part la dimension moyenne des cristaux d'une espèce donnée, d'autre part la taille maximale des cristaux observés. La taille moyenne est une information très importante, mais limitée aux espèces pour lesquelles on peut appliquer le calcul du volume cristallin à la prise en charge thérapeutique des patients. Cela concerne actuellement essentiellement l'oxalate de calcium et la cystine. La taille maximale des cristaux est un critère dont l'interprétation est en fait plus qualitative que quantitative au sens qu'elle renseigne sur certains facteurs de risque lithogène. Elle permet aussi de comprendre certaines manifestations cliniques comme l'hématurie, l'insuffisance rénale aiguë ou la récidive lithiasique, notamment lorsque l'on prend simultanément en compte la forme des cristaux. Ainsi, on comprend aisément que des cristaux en aiguilles d'amoxicilline trihydratée ou d'indinavir de taille maximale supérieure à 200 microns puissent être à l'origine d'une hématurie, voire d'une insuffisance rénale si la cristallurie est de surcroît abondante. 

Fig.29. Profil cristallurique de récidive lithiasique.

Chez le sujet lithiasique calcique ou cystinique, la dimension maximale des cristaux est intéressante: en effet, des cristaux de weddellite qui dépassent 25 microns témoignent d'une double cause de sursaturation par hyperoxalurie et hypercalciurie et constituent un marqueur fort d'une lithiase active. Il en est de même chez le lithiasique cystinique, pour lequel des cristaux de cystine de plus de 25 microns correspondent à un volume cristallin élevé, lui aussi marqueur de lithiase active et de récidive.

2. Fréquence de la présence de cristaux

Empêcher la récidive des calculs est l'une des principales préoccupations des cliniciens qui soignent les malades lithiasiques. Il n'est cependant pas facile de prédire la récidive ou d'affirmer que la correction de telle ou telle anomalie biochimique est suffisante pour garantir l'absence de récidive. Dans ce domaine, l'imagerie fournit des renseignements tardifs alors que la simple normalisation de la calciurie peut parfois suffire à prévenir tout risque de récidive.

Chez le sujet normal, la fréquence de la cristallurie oxalocalcique est de 13 %. Chez le lithiasique calcique non traité, la fréquence de la cristallurie oxalocalcique est de 60 - 70 % sur la première urine du réveil. Chez le le lithiasique en général, une cristallurie positive dans plus de 50 % des prélèvements est un marqueur très fort du risque de récidive (figure 30).

Fig. 30. Influence du produit molaire oxalocalcique sur la fréquence des cristaux d'oxalate de calcium dans l'urine.

Comme l'ont montré les résultats d'une étude prospective comparant 265 patients suivis sur une moyenne de 60 mois, l'étude de la cristallurie s'inscrit tout naturellement comme un examen de surveillance au long cours des lithiasiques récidivants : les patients ont été répartis en deux groupes selon qu'ils ont récidivé ou non leur lithiase pendant la période de surveillance. À chaque consultation, l'urine du réveil a été étudiée pour la recherche de cristaux. Une moyenne de 6,5 prélèvements par malade était disponible. Nous avons étudié la fréquence de la cristallurie et constaté que la simple présence de cristaux était l'un des meilleurs indicateurs pour apprécier prospectivement le risque de récidive lithiasique : en effet, 92 % des sujets ayant récidivé avaient une cristallurie dans plus de la moitié de leurs urines du réveil contre seulement 14 % des sujets n'ayant pas récidivé leur lithiase.  (figure 31).

Fig. 31. Fréquence de la cristallurie et récidive des calculs (n=265 patients).

En d'autres termes, dans cette étude, 87 % des patients qui présentent une cristallurie sur plus de 50 % des urines du réveil ont formé de nouveaux calculs. On peut en conclure que la présence répétée de cristaux dans les urines représente en soi un risque significatif de lithiase ou de récidive lithiasique et que les traitements préventifs de la récidive doivent s'attacher, autant que faire se peut, à faire disparaître la cristallurie. 

3. Nombre de cristaux

Le nombre de cristaux par unité de volume traduit, lorsqu'il est élevé, une sursaturation élevée de l'urine vis-à-vis de l'espèce cristalline considérée et donc un risque de lithiase. Le nombre de cristaux peut aussi, dans certains cas, orienter le diagnostic vers certaines pathologies : si le nombre de cristaux de whewellite dépasse 200/mm3, quelle que soit la taille des cristaux, on doit suspecter une hyperoxalurie majeure et rechercher systématiquement une hyperoxalurie primaire (maladie génétique hépatique débouchant sur une transplantation hépato-rénale) par dosage de l'oxalurie, de la glycolaturie et de la glycératurie des 24 heures.

  

Brushite : nombre de cristaux > 500 /  mm3. Cristaux en baguettes à exrémités en biseaux, légèrement polarisantes, isolées ou plus ou moins agrégées en oursins. Dimension : 30 à 35 microns. pH : 6,5.

Whewellite : nombre de cristaux > 200 / mm3

Fig. 32. Concentrations pathologiques de brushite et de whewellite.

Une cristallurie de brushite dépassant 500 cristaux/mm3 implique la coexistence d'une hypercalciurie et d'une hyperphosphaturie, ce qui doit faire évoquer la possibilité d'une hyperparathyroïdie primaire. Enfin, une cristallurie de cystine supérieure à 100 cristaux par mm3 est un critère fort de récidive lithiasique (voir la rubrique VCG).

Tableau 4.- Incidence de la cristallurie selon la pathologie, tous cristaux confondus (HPT :  hyperparathyroïdie primaire; HOxI : hyperoxalurie primaire ; RCaSF : lithiase calcique idiopathique ; Déficit APRT : déficit homozygote en adénine phosphoribosyltransférase).

Fig. 33. Femmes lithiasiques. Distribution de la fréquence de cristallurie positive répartie selon les espèces cristallines (in : Lithiase rénale : diagnostic et traitement, P. Jungers, M. Daudon, P. Conort. Flammarion Médecine Sciences, 1999).

 

Fig. 34. Hommes lithiasiques. Distribution de la fréquence de cristallurie positive répartie selon les espèces cristallines (in : Lithiase rénale : diagnostic et traitement, P. Jungers, M. Daudon, P. Conort. Flammarion Médecine Sciences, 1999).

4. Volume cristallin global (VCG)

Le VCG intègre des notions qualitatives et quantitatives de la cristallurie: nombre de cristaux, taille moyenne et un paramètre de forme lié au faciès cristallin. Il présente l'avantage pour le clinicien de résumer en un paramètre quantitatif unique des données quantitatives et qualitatives de la cristallurie difficiles à interpréter et à exploiter par des praticiens non initiés. 

Le VCG trouve sa justification dans la surveillance thérapeutique des patients. Il a été développé pour trois espèces cristallines: weddellite (Wd), whewellite (Wh) et cystine (Cys). Les cristalluries oxalocalciques qui contiennent de la whewellite renferment aussi fréquemment de la weddellite, ce qui fait qu'au plan clinique, dans la plupart des cas, on s'intéresse au volume cristallin global de l'oxalate de calcium (VCGoxca) plutôt qu'au VCG de chaque espèce cristalline. Le VCGoxca est égal à la somme des VCG de la whewellite et de la weddellite qui peuvent être déterminés à l'aide des formules suivantes : 

Whewellite
VCGWH = N x L3 x 0,19
où N = Nombre de cristaux / mm3
L = Longueur moyenne des cristaux en µm

Weddellite : 

Faciès 1 : VCGWD = N x D3 x 0,10
Faciès 2 : VCGWD = N x D3 x 0,17
Faciès 3 : VCGWD = N x D3 x 0,25
Faciès 4 : VCGWD = N x D3 x 0,50

où D (figure 35) est la plus grande dimension du cristal en microns (diagonale pour les octaèdres, longueur entre les sommets des pyramides pour les cristaux hexagonaux), N le nombre de cristaux / mm3

Fig. 35. Définition des faciès cristallins de la whewellite et de la weddellite utilisés pour la détermination du VCG.

Cystine (VCGcys) : 

Pour les cristaux lamellaires (cas général) :
VCGcys = N x D2 x 0,65
où N = Nombre moyen de cristaux/mm3
D = diagonale moyenne des cristaux en microns
0,65 = paramètre de forme.

Pour les cristaux particulièrement épais :

VCGcys = N x D2 x e x 0,65
où N = Nombre moyen de cristaux/mm3
D = diagonale moyenne des cristaux en microns
e = épaisseur moyenne des cristaux (en microns).

Le VCG a été appliqué à la prise en charge thérapeutique des patients souffrant d'hyperoxalurie primaire et ayant bénéficié d'une transplantation rénale ou hépato-rénale. Dans ce contexte, l'un des objectifs du traitement médical est de protéger le greffon rénal contre la cristallisation oxalo-calcique qui peut le détruire en quelques semaines. La détermination du VCG a aussi été appliquée aux malades souffrant de cystinurie congénitale. Ce paramètre a montré son intérêt non seulement pour évaluer l'efficacité des traitements anti-cristallisants mais aussi comme marqueur du risque clinique de récidive : un VCGcys supérieur à 3000 mm3 /mm3 se traduit, chez plus de 95 % des patients, par la récidive clinique de la lithiase dans les mois qui suivent. En revanche, la récidive est exceptionnelle (moins de 3 % des sujets) si le VCGcys reste constamment inférieur au seuil de 3000 mm3 /mm3

Exemple de calcul du VCGcys

Sachant que la taille moyenne des cristaux de cystine est de 15 microns, une cristallurie de cystine de 100 cristaux par mm3 correspond à un VCGcys de 100 x 152 x 0,65 = 14626 mm3 /mm3 . Une telle valeur est indicatrice d'un processus lithiasique.

Cas clinique

Enf J. Virginie, 4 ans : hyperoxalurie primaire avec néphrocalcinose ayant conduit à une insuffisance rénale terminale, puis placée sous hémodialyse depuis 1 an et bénéficiant ensuite d'une transplantation hépato-rénale.

Après 3 jours de réanimation post-transplantation : créatinine sanguine : 350 µmol/l due à une cristallisation oxalocalcique avec obstruction de la sonde urétérale.

L'étude de la cristallurie révèle 520 cristaux de whewellite/mm3 ou exprimé en volume cristallin global de l'oxalate de calcium : VCGcaox =  34000 mm3/mm3.

Composition de l'urine : calcium = 8,40 mmol/l et oxalate = 0,65 mmol/l (soit des valeurs peu élevées).

Sur base de ces résultats, la prise en charge est modifiée : 

1. arrêt de la dialyse et du furosémide
2. remplacement par un diurétique thiazidique
3. hyperdiurèse
4. suivi quotidien par l'étude de la cristallurie et du VCGcaox  (renommé ICO par les cliniciens: Index de Cristallisation Oxalocalcique).

Résultat du traitement :

=> Réduction de l'ICO, au-dessous de 500 mm3 /mm3
=> Calciurie ramenée au-dessous de 1 mmol/l
=> fonction rénale normale après 10 ans de recul
 

Autre exemple de l'application clinique de l’ICO dans le cadre de l'hyperoxalurie primaire

Dans cette étude, nous avons suivi 8 patients ayant subi une transplantation hépato-rénale pour hyperoxalurie primaire. L'ICO  a été suivi quotidiennement pendant 3 semaines, dès J1 de la transplantation et la prise en charge thérapeutique a été adaptée au résultat de la mesure de l'ICO. Résultat : 8 greffons rénaux préservés avec recul compris entre 3 et plus de 10 ans.

Par contre, dans un groupe de 6 patients ayant subi une transplantation hépato-rénale pour hyperoxalurie primaire mais non suivis par mesure de l'ICO, le rein a été perdu ou altéré dans 5 cas.

Enfin, dans un groupe de 5 transplantés hépato-rénaux pour hyperoxalurie primaire, 2 sujets ont été suivis par mesure de l'ICO entre J1 et J21 et ont préservé leur greffon tandis que pour les 3 sujets restants, la mesure de l'ICO n'a été demandée qu'après J10 à cause d’une fonction rénale en cours de dégradation. Chez ces 3 patients, le greffon a été perdu par cristallisation dans les 3 à 6 mois.

Ces exemples démontrent l'intérêt de l’ICO et de sa normalisation (objectif : ICO < 500 mm3 /mm3) et l'importance d’un suivi précoce (dès J1).

Application clinique de l’ICO à la cystinurie

On sait que le VCGcys est très dépendant du pH (tableau x). Le traitement du patient cystinique consiste donc à alcaliniser ses urines.

  

Alcalinisation

pH 6 - <6,5 6,5 - <7,0 7,0 - <7,5 7,5 - <8,0 > 8,0
Nb urines 21 32 59 59 40
VCGcys (mm3 /mm3) 10939 + 5501 6262 + 2148 495* + 276 318* + 150 42* + 22

*p< 0,001 vs pH < 7,0

Tableau 5 . Volume global de la cystine chez 57 malades cystiniques : 460 urines (8 / sujet) => 27 récidives chez 24 patients (42%). Période de surveillance : 1 - 12 ans. pH moyen des urines : 7,2 (extrêmes : 5,2 - 8,4) (d'après Daudon M. et coll., Urol Res, 2003;31:207-211).

D'autre part, l'étude du VCGcys permet également de juger de l'efficacité des traitements médicamenteux. Le tableau 6 montre par exemple l'inefficacité du lopril.
 

Alcalinisation

pH seule + régime + lopril + acadione + trolovol
Nb urines 177 43 46 72 65
VCGcys (mm3 /mm3) 2648 + 658 19962 + 460 3114 + 2128 1141* + 522 791* + 390

*p< 0,01 vs alcalinisation seule

Tableau 6. Effets des sulfhydriles sur le VCGcys. Traitement de base pour tous les patients : alcalinisation. Nombre d'urines sous traitement : 403 (d'après Daudon M. et coll., Urol Res, 2003;31:207-211).

VCGcys et récidive

Dans une étude portant sur 460 urines, 27 avaient un VCGcys > 3000 mm3 /mm3.  Ces 27 urines provenaient de 24 patients différents qui ont tous récidivé leur lithiase. Trois d’entre eux ont fait deux récidives, chaque fois après avoir eu au moins 1 fois un VCGcys > 3000 mm3 /mm3. Parmi les 33 patients qui n’ont jamais eu de VCGcys > 3000 mm3 /mm3 pendant la période de surveillance, aucun n’a récidivé sa lithiase (figure 33). Chaque cercle représente un patient. Le cercle correspond au VCGcys maximum observé chez le patient pendant la période de suivi.

 

Fig. 33. Surveillance de 57 patients (433 urines). 33 patients non récidivants avec un VCGcys moyen de 233 mm3/mm3 et un VCGcys maximum de 2857 mm3/mm3 . 24 patients récidivants pour un total de 27 récidives avec un VCGcys moyen de 8173 mm3/mm3 et une valeur minimale du  VCGcys maximum de 4284 mm3/mm3. p <0,001 (d'après Daudon M. et coll., Urol Res, 2003;31:207-211).

5. Taux d'agrégation des cristaux

L'agrégation des cristaux est responsable de la formation de particules de dimensions parfois beaucoup plus grandes que celles des cristaux qui les composent. Cela représente un facteur de risque lithogène particulier parce que les grands agrégats peuvent être retenus dans le rein et altérer l'épithélium tubulaire ou papillaire. Le taux d'agrégation, un agrégat étant défini comme un ensemble d'au moins trois cristaux accolés, permet, avec les tailles moyenne et maximale des agrégats, d'évaluer le déséquilibre entre promoteurs et inhibiteurs de la cristallisation. Ce déséquilibre peut être déterminant dans la rétention des particules cristallines à l'intérieur du rein et dans le déclenchement des récidives lithiasiques. L'agrégabilité dépend de divers paramètres parmi lesquels la nature de l'espèce cristalline, le faciès cristallin sous lequel elle se présente et la composition de l'urine, notamment la concentration ou la structure de certaines substances inhibitrices comme les ions citrate ou la protéine de Tamm-Horsfall. Chez le sujet normal, le taux d'agrégation de l'oxalate de calcium est habituellement inférieur à 5 %, alors qu'il est fréquemment supérieur à ce seuil et peut même dépasser 20 % chez le sujet lithiasique (figures 37 et 38), ce qui traduit souvent un déficit en inhibiteurs et notamment en citrate. Actuellement, l'un des traitements médicaux antilithiasiques le plus utilisé est le citrate de potassium dont l'un des effets est de stimuler ou de restaurer les propriétés anti-agrégantes naturelles de l'urine, qui sont jugées déficientes chez de nombreux patients souffrant de lithiase rénale. 

Fig. 37. Nombre de cristaux de weddellite en fonction de la citraturie et du produit molaire oxalocalcique (pCaOx).

 

Fig. 38 . Taux d’agrégation des cristaux de weddellite en fonction de la citraturie et du pCaOx.

 


Conclusion

La cristallurie renseigne le clinicien sur de multiples aspects du déséquilibre urinaire dans les pathologies cristallogènes.

Son étude permet :

- le diagnostic de maladies rares ou peu fréquentes (cystinurie, déficit en APRT, etc),
- la détection de certaines anomalies biochimiques sans dosage spécifique (oxalate, inhibiteurs),
- la détection précoce d’un risque de récidive lithiasique, offrant la possibilité de réajuster le régime ou le traitement avant la récidive clinique.

L’étude de la cristallurie devrait donc faire partie de tout bilan à visée diagnostique ou de surveillance du patient lithiasique.
 

Pour en savoir plus sur les cristaux et les calculs

Site internet : centre-evian.com => rubrique «Cristal»

Guide des Examens de Laboratoire (Kamoun et Fréjaville, eds), Flammarion Médecine Sciences, 2002.

Lithiase rénale : diagnostic et traitement, P. Jungers, M. Daudon, P. Conort. Flammarion Médecine Sciences, 1999

BADER CA, CHEVALIER A, HENNEQUIN C, JUNGERS, DAUDON M. Methodological aspects of spontaneous crystalluria studies in calcium stone formers. Scanning Microsc 1994; 8: 215-232. 

CAUDARELLA R, RIZZOLIE, MALAVOLTA N, SEVERI B, VASI V, BIAGINI G. Cristallurie: un problème à débattre. Acta Urol Belg 1986; 54: 9-56. 

DAUDON M. Cristallurie. Aspects pratiques et interprétation. 1. Aspects pratiques. Feuillets de Biologie 1987; 28; 155: 25-40. FEUILLETS DE BIOLOGIE, 2002 - Vol. XXXXIII - N'248 -39-

DAUDON M. Cristallurie. Aspects pratiques et interprétation. Il. Interprétation. Feuillets de Biologie 1987, 28; 157: 41-47. 

DAUDON M. Mécanismes de la lithogenèse. In: JUNGERS P, DAUDON M, LE DUC A, Lithiase Urinaire. Paris, Flammarion Médecine-Sciences, 1989, pp. 114-157. 

DAUDON M. Méthodes d'analyse des calculs et des cristaux urinaires. Classification morpho-constitutionnelle des calculs. In: JUNGERS P DAUDON M, LE DUC A, Lithiase Urinaire, Paris, Flammarion Médecine-Sciences, 1989, pp. 35-113.

Pour en savoir plus sur la cytologie urinaire

The urinary sediment: an integrated view. GT. B. FOGAZZI, C. PONTICELLI, E. RITZ, 2e édition. Masson, 1999.

Dernière révision : 13.02.05